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Parc éolien citoyen

Éoliennes
Article paru dans Le Hors série N°61 de Politis

Une expérience citoyenne locale de production d'énergie

L’essor des énergies citoyennes

"ça y est, nous voilà devenus des producteurs d’électricité !"
Cinq mois après le démarrage des éoliennes du parc Bégawatts (Béganne, Morbihan), Pierre Jourdain, directeur de la petite société Site à watts, qui a développé le projet, se laisse encore surprendre par une pointe d’émotion à une telle évocation.
C’est qu’il aura fallu dix ans de pugnacité aux militants de la région pour voir sortir de terre quatre mâts de 2 mégawatts (MW) de puissance, exploités par une société dont le capital est détenu à près de 90% par des citoyens (1).
"Les machines produisent conformément aux prévisions", se réjouit Pierre Jourdain.

En tenant compte, notamment, d’ajustements auxquels il s’attendait : les chauves-souris, de sortie les soirées chaudes, qui se jettent dans les pales,
le chuintement des machines audible par les riverains dans certaines conditions météo.
"Dans ce cas, nous arrêtons les rotors ou nous baissons la puissance. Nous avions provisionné jusqu’à 10% de baisse de production en raison d’aléas acoustiques."

Bégawatts est la pionnière des centrales éoliennes citoyennes en France, et la tête de pont d’une série d’autres parcs qui se profile à court terme. Et tout devrait désormais
aller bien plus vite. Ce long accouchement, exemplaire, aura eu pour vertu de faire sauter quelques robustes verrous:
banques frileuses (2), extrême prudence de l’Autorité des marchés financiers devant l’appel à l’épargne populaire, apprentissage de l’ingénierie citoyenne (collecte de fonds issus de multiples sources, exercice de la démocratie participative, partenariat entre institutionnels et associatifs, etc.).
Site à watts développe ainsi depuis un an à peine le parc de Sévérac-Guenrouët (11 MW, Loire-Atlantique), lui aussi majoritairement financé par des apports citoyens. La Sela, société mixte d’aménagement créée par la région Loire-Atlantique, entre au capital. Les travaux ont démarré et les premiers mégawatt heures pourraient être livrés à la fin de l’été 2015. La petite société, portée par l’onde qu’elle a contribué à créer, mène de front une dizaine de projets, du prédiagnostic au développement parfois complet d’un parc. « Les sollicitations se multiplient. Nous savons faire et nous sommes reconnus », constate Pierre Jourdain. Pour le parc d’Avessac (10 MW, Loire-Atlantique), Site à watts accompagne un développeur allemand, dont il doit racheter plus tard les parts au profit d’investisseurs citoyens.
Depuis les prémices de Bégawatts, la loi française s’est notablement assouplie : depuis 2013, plus besoin de faire coïncider la localisation des projets avec une zone de développement de l’éolien (ZDE) contrôlée parles préfets, ni de limiter les parcs à cinq mâts.
"Nous sommes en train d’assister au décollage de la participation citoyenne dans les renouvelables", commente Pierre Jourdain. De nombreux projets dirigés vers les renouvelables naissent à l’initiative d’associations ou
de groupes de particuliers. Cependant, les collectivités sont de plus en plus souvent motrices, conscientes de l’intérêt économique, social et politique pour leurs territoires de choisir la voie citoyenne plutôt que de confier la réalisation de ces équipements à des opérateurs privés, pour n’en tirer que quelques milliers d’euros de retombées financières annuelles et s’attirer l’opposition des populations locales, qui n’auront pas été impliquées. Dans les Ardennes, la communauté de communes des crêtes pré-ardennaises (93 bourgs et villages) a inscrit dès 2002 l’obligation, pour son parc des Ailes des Crêtes, d’une consultation des citoyens, et même leur pleine et entière participation si affinités. Le projet, qui a traversé des difficultés similaires à celui de Béganne (limitations de hauteur imposées par l’armée, impact paysager, etc.), voit désormais le bout du tunnel. Parmi les trois mâts
érigés (0,8 MW chacun), l’un d’eux vendra sa production directement à Enercoop, le seul fournisseur coopératif "100% renouvelables" français, au lieu de passer par EDF, voie imposée pour bénéficier des tarifs préférentiels établis par l’État afin de soutenir le développement des renouvelables. « C’est un risque financier pour nous, mais ce choix à caractère politique a du sens pour le projet », commente Christel Sauvage, l’une des animatrices du projet de parc, dont la production pourrait commencer à l’été 2015. Là encore, les citoyens auront la part belle dans le capital: au moins la moitié des 3,4 millions d’euros recherchés. Autres particularités : les parts de capital d’une des éoliennes sont réservées aux enfants de la région, dont les parents souscriront en leur nom, à l’image d’une initiative inaugurée en Wallonie proche. Par ailleurs, l’un des investisseurs du parc est une société coopérative constituée des communes de la communauté, invitées à investir dans le parc, même de façon symbolique. L’idée d’une telle chaîne de solidarité, susceptible de mailler un territoire rural autour d’un projet commun, a été reprise par la communauté de communes des Monts du Pilat(Loire) pour son futur parc éolien des Ailes de Taillard, de taille assez respectable (entre 20 et 30 MW). La collectivité a été sensible à la demande de citoyens locaux,
qui ont souhaité contribuer au projet, notamment pour y investir. L’an dernier, cent vingt d’entre eux, principalement dans les bourgs de Burdignes et de Saint-Sauveur-en-Rue, où sera implanté le futur parc, ont signé le pacte d’actionnaires de la société exploitante, dont ils détiendront 25% des voix. En septembre dernier, les études de vent ont confirmé que le gisement éolien du site était très favorable à l’exploitation énergétique. En pays d’Ancenis, Jean-Marie Cheverau et ses collègues en sont à brocarder (gentiment) les "ancêtres" de Béganne, leurs voisins. "Nous avons choisi le statut de société coopérative à capital variable, qui permet d’intégrer beaucoup plus souplement de nouveaux coopérateurs, qu’ils soient des individus ou des personnes morales."
Le dépôt du permis de construire de la centrale de 15 MW, qui mord sur les communes de Teillé, Trans-sur-Erdre et Mouzeil (Loire-Atlantique), est prévu pour fin 2014 et les premiers tours de pales vers mi-2017. L’association Éoliennes en pays d’Ancenis, à la manœuvre, a suscité la création de clubs d’investisseurs citoyens, déjà au nombre de vingt-cinq pour un capital de 700 000 euros. "Nous n’avons collecté pour l’instant qu’un quart des fonds propres, mais nous avons confiance, explique Jean-Marie Cheverau. Jusqu’à présent, nous n’avons sollicité que les cercles proches. Il y a encore beaucoup de potentiel." Un démenti à ceux qui redoutaient que l’opération Bégawatts ait siphonné la majeure partie des capacités d’investissement citoyen de la région. La Sela doit entrer au capital à hauteur significative, et le fonds citoyen Énergie partagée a bien sûr été sollicité. Cet outil financier coopératif a été lancé à l’automne 2012 par des associations et coopératives pour permettre l’investissement citoyen dans les énergies renouvelables. Les épargnants peuvent affecter explicitement leur dépôt, qui sera modestement rémunéré (selon les résultats), à l’un des projets validés par les instances du fonds. Alors que vient de démarrer sa troisième campagne de levée de fonds, Énergie partagée a déjà collecté 6,7 millions d’euros. "les premiers mois, nous étions un peu en peine pour décaisser notre trésorerie, mais nous voyons maintenant affluer les projets, se réjouit Christel Sauvage, par ailleurs présidente d’Énergie partagée. La tendance vient de s’inverser : les sollicitations dépassent désormais nos capacités à investir." Pas
vraiment un problème, ajoute-t-elle, confirmant le sentiment de ses collègues ailleurs en France : notoriété des premiers projets aidant, la confiance s’installe, et l’épargne citoyenne est aussi entrain de vivre son décollage. Fin septembre, Enercoop Ardennes, partenaire du projet des Ailes des Crêtes, dans les Ardennes, recherchait 60000 euros auprès de ses membres coopérateurs pour boucler son investissement : en une semaine, la collecte était bouclée.

Patrick Piro


(1) La société coopérative Bégawatts dispose de 2,8 millions d’euros de fonds propres, répartis en cinq collèges : 53 clubs d’investisseurs, les membres fondateurs, le fonds citoyen Énergie partagée, la société d’investissement Eilan, soutenue par la Région Bretagne, et un groupe de quatre petites organisations redonnaises. La répartition des pouvoirs a été décorrélée des montants investis afin de respecter les équilibres. Un montage réglé au millimètre !
(2) Elles exigent un apport d’environ 20 % du capital pour accorder les prêts complémentaires bouclant des plans de financement qui approchent les 12 millions d’euros pour un petit parc de 10MW.

Mots-clés: Environnement

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