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Le syndrome du fumeur

sécheresse 2003 à vesonne

Il fait chaud, très chaud en ce début d’été. Trop chaud. Difficile de ne pas voir dans cette exceptionnelle canicule une nouvelle manifestation du dérèglement climatique annoncé depuis plus de trente ans par les nombreux scientifiques qui se sont penchés sur le phénomène (la création du GIEC date de 1988).
Les engagements pris en 1992 à la première conférence de Rio n’ont pas été tenus.

20 ans après, en 2012, de nouveau au Brésil, Le sommet de la terre dit « Rio + 20 » constate que sur 90 objectifs prioritaires, seulement 4 ont connu des progrès significatifs, dont celui de la disparition des molécules portant atteinte à la couche d’ozone (les CFC notamment).
L'objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre n'a, par contre, pas connu de progrès et ceux-ci devraient doubler d’ici 2050.

Tout le monde s’en fout, ou presque.

Pourquoi un pareil aveuglement ? Pourquoi si peu de décideurs politiques et de citoyens lambda prennent la chose au sérieux ? Eva Joly, aux élections présidentielles de 2012, est la seule candidate à proposer un programme répondant à cette urgence. Elle obtient 2 % des suffrages exprimés.

Ça ne laisse pas de m’étonner.
J’y vois un comportement psychologique paradoxal proche de ce que j’appellerai le syndrome du fumeur.

Sur un paquet de cigarette est indiqué en gros et gras caractères, de telle façon que même un retraité ayant égaré ses lunettes puisse le lire : « Fumer nuit gravement à la santé ». Ou pire « Fumer tue ». Bon. Le tabac est donc considéré comme un poison violent puisque létal. La première idée qui vient à l’esprit est celle de s’en débarrasser derechef, d’en protéger les potentiels victimes. Si les rats savaient lire, ils seraient légitimement offusqués de voir écrit en très gros « Raticide super-puissant » sur des boîtes de graines en vente libre qui leur sont destinées. Ce serait l'émeute. Indignés, nos braves rongeurs descendraient dans la rue avec leurs petites pancartes bien senties et personne ne leur jetterait la pierre.
Mais là, non. Il y a des bureaux de tabac parfaitement autorisés et ostentatoirement signalés d’une carotte immanquable (ça ne s’invente pas), des buralistes souriants et des consommateurs consentants. Pourtant, une des nombreuses différences qu’il y a entre le rat et l’homme, et non la moindre, c’est la flatteuse réputation intellectuelle de ce dernier.

Déconcertant, non ?

Le second réflexe que nous devrions avoir, compte tenu de l’avenir rétréci et lugubre qu’on nous promet en gros caractères, serait de ne pas fumer. À moins que les fumeurs soient intrinsèquement des êtres déprimés qui ont choisi le tabac pour en finir. L’hypothèse est séduisante mais elle ne tient pas ; la plupart d’entre eux se réclament d’un épicurisme sincère et ont de l’avenir une vision favorable.

Alors quoi. peut-être pense-t-on, quand on est fumeur, qu’on nous ment. Peut-être se dit-on que le tabac n’est pas du tout mauvais pour la santé, que c’est une invention de la cinquième colonne pour nous gâcher notre plaisir et que ces médecins qui voient des cancers partout sont des charlatans, des empêcheurs de fumer en rond. Au demeurant, si l’on vend cette friandise avec autant de bonne humeur c'est sûrement que ça n’est pas si méchant que ça. D’autant que l’état et le personnel politique qui l’administre engraissent nos finances publiques sans rougir en taxant le pactole. L’ENA n’est pas l’école nationale des assassins quand même, ça se saurait ! En outre on a tous enterré au moins un centenaire qui fumait comme une locomotive. D’ailleurs les fumeurs fument et le lendemain ils sont encore vivants, c’est bien une preuve ça !

C’est vrai, c’est la preuve que le tabac ne tue pas en un jour, et pas forcément, si l’on meurt avant d’autres causes.
Et c’est bien là le nœud du problème. Le temps que l’on met à mourir. Personne ne viderait un verre rempli d’arsenic cul sec, même si le plaisir retiré était considérable. Car l’effet définitif du breuvage serait immédiat et la jouissance bien éphémère.
On aspire la fumée de notre première cibiche à 15 ans, tout fiérot, pour marquer notre différence avec le bébé que l’on n’est plus. À quinze ans on est immortel et notre propre mort est une perspective impalpable. Après on s’habitue, le plaisir devient addiction et, trente ans plus tard, un nombre incalculable de paquets de cigarettes s’est empilé dans notre cage thoracique. On tousse le matin, on a le souffle court. On aimerait bien s’arrêter mais c’est si difficile, et après tout, mourir de ça ou d’autre chose… Le temps passe. L’âge venant, la fréquence de nos visites chez le médecin se resserre. Quand le praticien, en fronçant les sourcils, attarde un peu longtemps son stéthoscope sur notre poitrine, on ressent le froid du métal comme la lame d'une faux funeste et on anticipe mentalement sa question : Vous fumez ? On répond oui, mi-penaud mi-bravache, on le voit opiner du bonnet et on panique… Un peu tard. On se rhabille, il nous prend rendez-vous chez un confrère de mauvaise augure, au revoir docteur, et, aussitôt sur le trottoir, on en grille une.
Bon dieu que c’est bon !
Le fumeur nuit gravement à sa santé. Il est prévenu. Sa santé lui appartient en propre ; un peu aussi à ceux dont il est aimé, mais le cercle des victimes collatérales reste restreint. D’autres engageront leur vie sur une paroi rocheuse ou sous une aile de parapente. C’est une affaire personnelle.

Du coq à l'âne, en apparence…

Il y a 4,5 milliards d’années la terre atteignait sa taille définitive. Un petit pois au regard de l’univers.
700 millions d’années plus tard la vie apparaît sur sa surface… Je vois que vous ne suivez plus très attentivement. J’en conviens, ces chiffres donnent le tournis et le rapport avec la nicotine peut paraître assez flou.
Cependant, soyez gentils, faites un effort et lisez-moi jusqu’au bout. Je vais vous aider :

Pour mieux évaluer les proportions, ramenons la naissance de la terre à l’année dernière. Un an, jour pour jour, disons le premier juillet 2014.
La vie apparaît donc, très rudimentaire au demeurant, à la fin du mois suivant, le 26 août 2014. Elle n’évolue pas d’un poil jusqu’au 27 novembre de la même année. Ce jour-là apparaissent des organismes plus sophistiqués, multicellulaires pour être précis. Ce petit monde, dont l’impact culturel n’est pas parvenu jusqu’à nous, va se développer tranquillement pendant tout l’hiver et une bonne moitié du printemps de l’année 2015.

Le 16 mai 2015 la diversité des espèces explose. C’est normal, c’est le printemps. Deux jours plus tard, le 18 mai à 15 h une faune aussi fantastique qu’invertébrée colonise les fonds marins.
Le 28 mai 2015 la vie sort de l’eau. oh, pas de quoi en faire un fromage : des acariens pas très sexy, une poignée d’insectes et des embryons de plantes sans racine qui poussent ça et là sur la plage.
Le 14 juin 2015, à l'aube, à 5 h 30, les premiers mammifères montrent timidement le bout de leur nez. Hélas pour eux, des catastrophes en séries, baisse du niveau des eaux et une énorme explosion volcanique, vont provoquer une extinction en masse de nombreuses espèces. Les océans se vident, et seuls quelques reptiles mammaliens survivent.
Ensuite, pendant une dizaine de jours, des dinosaures impressionnants vont se pavaner dans une végétation luxuriante. Sans doute auraient-ils volontiers prolongé leur séjour encore un peu si, le 25 juin à 6 h 30, un météore inconséquent n’avait maladroitement percuté la terre, réduisant drastiquement l’ensoleillement de la planète en la recouvrant d’une chape de poussière en suspension dans l’atmosphère.
Profitant de la place laissée vacante par les gros disparus, les mammifères en embuscade vont revenir et prendre possession du territoire. L’après-midi du 26 juin voyait apparaître les premiers primates.
Quant à nous, notre premier très lointain cousin connu, l’homme de Tournaï, est apparu le 30 juin 2015 à 10 h 22.
L’homo habilis, déjà plus ressemblant bien qu’un peu caricatural, apparaît le même jour en début de soirée à 18 h 50.
L’homo erectus, joliment nommé, le suit à un peu plus d’une heure, à 20 h 07.
L’homo sapiens enfin, notre alter ego en moins cultivé, avait rendez-vous avec son destin à 23 h 48 le 30 juin 2015.

Résumons nous : Si la terre avait un an d’existence l’humanité serait un nouveau né de 12 mn. Les premières flatulences nauséabondes de notre bout de chou remonteraient à une seconde.
Et, dans à peine un cinquième de secondes, le dérèglement climatique provoqué par ses émissions mortifères, déjà sensible aujourd’hui, nous promet des lendemains, disons, pour rester fun, très antipathiques.

Revenons à notre terre de 4,5 milliards d’années. L'homme, dernier avatar de l'évolution selon Darwin, dans sa très courte vie, a quasiment épuisé les ressources fossiles de la planète, accumulées pendant plus de 4 milliards d'années (voir ici une vidéo édifiante). Il a réussi a empoisonné l'atmosphère dont sa survie dépend en moins de deux siècles. Ce cinquième de seconde à venir évoqué plus haut c’est à peine quarante ans. Quarante ans pendant lesquels les canicules, les sécheresses, les inondations, les cyclones seront de moins en moins exceptionnels. Nos glaciers se réduisent comme peau de chagrin, le niveau de la mer monte et j’ai pris mon premier bain dans le lac cette année au début du mois de juillet (sans doute le symptôme le plus préoccupant).

Et nous continuons frénétiquement à faire vrombir nos moteurs. Touche le fond et creuse encore, lirait-on sur le bulletin du cancre impénitent.

Catastrophisme et balivernes dira-t-on. Ça n’est pas les premiers caprices du climat et la terre s’en remettra. Les scientifiques sont des cassandres irresponsables, des charlatans qui s’amusent à nous faire peur et nous empêchent de consommer en rond… Tiens, ça me rappelle quelque chose…
Ah oui, j’y suis : le syndrome du fumeur.
À une différence près cependant, mais non négligeable. Ça n’est pas ici une affaire personnelle.
Les générations futures, nos enfants, nos petits-enfants nous survivront sur la planète qu’on leur laissera. Il n’est pas impossible qu’ils nous reprochent aigrement de n’avoir pas su lever le pied à temps.
Ou alors ils se diront eux aussi, comme ils l’ont entendu, que nos bagnoles n’ont rien à voir là-dedans et que seuls les pets des vaches nous pourrissent l’atmosphère.
Dans ce cas, mort aux vaches et roulons tranquilles ! Après nous le déluge.

Philippe Renck

Voir ici un point de vue philosophique

P.-S. : Il est souvent fait le reproche aux personnes qui, comme je viens de le faire, militent pour une prise de conscience des dangers écologiques imminents provoqués par l'activité humaine, d’être des donneurs de leçons. C’est un procès injuste. En ce qui me concerne, je ne me sens pas tellement plus vertueux que la moyenne de mes concitoyens et quand je choisis de prendre ma bicyclette plutôt que ma voiture pour aller chercher mon pain, j’y prends un plaisir trop grand pour l’ériger en sacrifice digne d’éloges. Ce n'est, en outre, qu'un très modeste exemple de ce qu'il est urgent de faire et, en tant que consommateur, je participe encore largement à la gabegie ambiante.
Je suis simplement dans la situation d’un homme au bord d’une rue qui, voyant une automobile arriver à vive allure retient par l’épaule un piéton distrait s’élançant sur la chaussée. Si celui-ci me repousse parce qu’il a vu le bolide aussi bien que moi et qu’il choisit malgré tout de traverser, libre à lui.
Je me réjouirai s’il atteint le trottoir d’en face sans une égratignure. Si, hélas, le chauffard l’écharpe, ma conscience sera sauve. Rien de plus.

Mots-clés: Environnement, Politique

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